mercredi 25 avril 2012

Du pain et des jeux - Du Colisée de Rome au nouveau Colisée de Québec

Cette idée trotte dans ma tête depuis quelques mois, voir quelques années, mais le sujet est toujours d'actualité : le financement public d'un stade (ou d'un amphithéâtre multifonctionnel dans le cas de Québec).  C'est au courant de la semaine dernière qu'on a soulevé l'idée d'un projet similaire qu'à Québec dans une banlieue de Toronto à Markham, où la proposition de financement pour la construction d'un aréna de 20 000 places sera amenée au conseil municipal. L'intérêt économique d'une telle décision politique m'amène à commenter ce genre de choix, qui donne aux différents gouvernements une place encore plus importante dans la vie des citoyens.  Les angles d'attaque sont nombreux sur un sujet comme celui-ci, d'une part, du côté de la finance publique et d'autre part du côté de la théorie des jeux (où dans le cas de la ville de Québec, Quebecor et Régis Labeaume sortent gagnants). Je ne commenterai toutefois que l'engagement du gouvernement provincial, la politique municipale m'étant moins connue.

Des projets comme ceux-là sont à mon avis inquiétants lorsqu'on pense que le Québec possède un ratio dette/PIB de 94%, un chiffre extrêmement alarmant. Ils me font penser aux demandes des citoyens de l'Empire romain qui bien installés à Rome, vivaient des rentes des nouvelles conquêtes et devinrent un peuple oisif ("Du pain et des jeux!"), ce qui mena à leur déclin. Alors que nous sommes bien installés en Amérique du Nord, on peut se permettre des luxes comme la construction de stades, mais pourquoi devrait-on passer par l'État pour cela? La réponse est que le rôle de l'État est très mal défini aujourd'hui.  Si cette institution a d'abord été crée pour gérer le commerce entre territoires (la seule levée de taxe se faisait aux douanes), elle représente de nos jours, sur le plan économique, un rôle beaucoup plus grand en assurant la redistribution de la richesse, par des transferts, mais également par des services de soins de santé, des routes et des ponts, des services d'éducation primaire, secondaire et universitaire accessibles à tous (et représente plus de 30% du revenu des citoyens). 

La construction d'amphithéâtre afin d'attirer un club de hockey professionnel me dépasse largement parce qu'en plus de ne pas être une richesse partagée par tous les Québécois (les gens de la ville de Québec en profiteront beaucoup plus), il s'agit d'un projet qui n'a que des intérêts privés. Comme je l'ai écrit dans un de mes posts précédents, le gouvernement a une contrainte budgétaire et elle peut offrir plus de services si elle prélève plus de taxes.  Dans le contexte actuel, il est inacceptable de contribuer au déficit budgétaire avec la construction d'un stade aux intérêts privés.  Il est important de rappeler que la construction et rénovation d'infrastructures sont d'excellents projets pour stimuler l'économie.  Ce n'est cependant pas le cas avec tous les projets (imaginez la construction d'un immense dinosaure sur le bord de la 20 pour remplacer le Madrid...). Si avec un budget de 400G$, on renonçait à la construction du nouveau Colisée , mais on installait une ligne de métro à Québec, ou que l'on contribuait à la construction du nouveau pont Champlain, ces choix stimuleraient de manière égale le milieu de la construction, en plus de stimuler l'activité économique de Montréal ou de Québec.  

Si à mon avis, la construction de stades à des fins d'exploitation privée sort de la juridiction provinciale, le projet aurait été réalisé si les intérêts privés avaient été là, comme l'entend la pensée économique classique.  Ce qui m'amène à la deuxième partie où je critique la prise de position hâtive des gouvernements dans le dossier.

La construction d'un nouvel amphithéâtre à Québec est un projet très populaire, pas seulement dans la ville de Québec, mais à travers la province.  Les chances sont bonnes que si le Colisée est finalement construit, un club de hockey professionnel viendra s'établir à Québec, ce qui rend le projet assez rentable pour les entreprises. D'autre part, les gouvernements peuvent s'assurer un capital de popularité avec un appui financier (même si ça n'a pas sa place comme je l'ai commenté plus haut). Cependant, le déménagement d'une équipe n'est pas assuré et c'est en présence de cette incertitude que les corporations comme Quebecor et les paliers de gouvernement provincial et municipal se sont livré un jeu dynamique (Théorie des jeux - Oskar Morgenstern et John von Neumann). 

Dans la théorie économique, la théorie des jeux analyse les stratégies  que les différents participants du jeux peuvent poser pour en retirer un gain optimal.  L'exemple classique est le dilemme du prisonnier (où le résultat n'est pas la solution efficace) Les joueurs (participants) dans ce contexte-ci sont le gouvernement et les corporations.  Un jeu dit dynamique signifie que la composante de temps influencera les stratégies. La situation initiale se décrit lorsqu'à la ville de Québec, on sent de plus en plus d'intérêt pour ramener les Nordiques en ville. Ceci sera peut-être fait à la condition qu'un nouvel aréna soit construit.  Cependant, le nombre d'entreprises et la taille de celles-ci ne suffisent pas à lever les fonds adéquats. Le jeu commence ici: si l'entreprise Quebecor voit une rentabilité potentielle dans le projet, elle sait qu'en ne s'engageant pas, elle force les gouvernements (qui reçoivent beaucoup de pression pour investir) à agir en premier, et ce qu'ils font. La ville de Québec et le gouvernement provincial annoncent qu'ils financeront entièrement la construction de l'amphithéâtre, qu'ils loueront par la suite. Quebecor a maintenant beau jeu de s'engager à louer le stade à un prix conditionnel au déménagement d'une équipe de hockey.  

Si le gouvernement fédéral a résisté à la pression populaire, le gouvernement provincial s'est engagé dans un projet qui deviendra peut-être rentable si un club de hockey professionnel s'amène à Québec et nécessairement déficitaire sinon.  Il a pris toute la part du risque, laissant à Quebecor un rente assurée.  C'est le résultat d'un jeu en deux étapes où les perdants sont les contribuables puisque les gouvernements bénéficient aujourd'hui d'un excellent capital de popularité et les entreprises de rentes assurées, alors que les payeurs de taxes doivent assumer le risque (équipe de hockey et rentabilité ou pas) pour un projet à intérêt privé.  



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