mardi 20 mars 2012

Droits de scolarité - Retour de l'erreur des économistes classiques


Le débat sur la hausse des frais de scolarité qui fait rage présentement au Québec attire mon attention ces derniers temps. Tout d’abord, je veux mettre au clair que l’argumentation qui suit n’est pas empirique, mais plutôt philosophique. Comme dans chaque débat, il existe une pluralité de vision au sein même des groupes de pression. Du côté des partisans de la hausse, certains ne veulent tout simplement pas gâcher leur session, d’autres ont des motifs avec beaucoup plus d'altruisme. Du côté des carrés rouges, les manifestants étant contre la hausse des frais de scolarité, certains prônent la gratuité, d’autres un gel, d’autres une augmentation plus graduelle. Personnellement, je suis contre une hausse telle que proposé, mais le but de ce texte n’est pas de vous convaincre de vous ranger d’un côté ou d’un autre, mais de trouver une piste de réflexion qui me semble omise.

Tout d’abord, j’aimerais clarifier ma position lorsque je vois des arguments comparatifs avec le reste du monde, même avec les autres provinces canadiennes. L’argument du gouvernement qui veut que nous devrions augmenter les frais de scolarité pour atteindre la moyenne canadienne est selon moi vide de sens sauf si on sous-entend par là que la moyenne canadienne est l’idéal à atteindre. D’un autre côté, dire que les frais de scolarité ne doivent pas augmenter puisqu’ils sont déjà plus élevés que dans la plupart des pays Européens sous-entend que ces pays ont un système d’éducation parfait. Donc, je crois qu’il n’est tout simplement pas pertinent de se « comparer simplement pour se comparer ». De plus, je n’ai pas entendu beaucoup de partisans de la hausse soutenir une hausse plus importante, ou d’arrêter de subventionner l’éducation post-secondaire complètement. Si certains allaient au bout de leur pensée, la suite logique serait en fait d’arrêter de subventionner l’éducation, la subvention étant une distorsion économique.

Abordons maintenant le cœur de mon argumentaire. Plusieurs des partisans de la hausse des frais de scolarité croient que les bas frais de scolarité avantage les riches, puisqu’en haussant ces frais, les moins riches auraient toujours accès au prêts et bourses, et les riches paieraient leur « juste part ». De plus, même sans les prêts et bourses, ceux qui valorisent l’éducation comme il se doit pourrait tout simplement emprunter puisque l’éducation est un investissement. Cet argumentaire ressemble étrangement (mais grossièrement) aux point de vue des économistes classiques : SI nous vivons dans un monde parfait, voici la marche à suivre. Le point de vue des économistes classiques, pour simplifier, était que le marché était une solution parfaite au problème de redistribution des ressources rares. L’exposition mathématique de cette position est d’une puissance telle qu’il est pratiquement impossible de la réfuter. L’immense oublie de ces économistes était les « si ». En d’autre mot, ce résultat découle de plusieurs postulats ou suppositions sur le fonctionnement d’une économie très discutables. Par exemple (je ne parlerai pas de tous les aspects où les marché ne sont pas efficients, la liste serait trop longue), on peut penser aux biens publics, aux externalités, aux problèmes de risque moral et de sélection adverse. Bref, l’argumentaire des classiques était intouchable lorsqu’on prenait pour acquis leurs postulats, à savoir que nous vivions dans un monde parfait, où aucune incertitude n’existe, où évidemment le terme « chômage involontaire » est impossible, et où tous les agents économiques qui veulent emprunter ont un accès illimité au crédit.

Pourquoi le gouvernement devrait investir dans l’éducation post-secondaire? Parce que ce marché est totalement inefficace. Il y a tout d’abord les externalités positives de l’éducation. Déjà ici, il serait impossible d’arriver à un consensus. Certains croient qu’elles sont négligeables, je crois personnellement qu’elles sont énormes. En termes simples, je préfère nettement vivre dans une société éduquée que le contraire, donc mon bien-être est affecté par le fait que mes connaissances, et plus généralement la société, aillent à l’université. Cependant, il m’est impossible (et irrationnel) de payer directement l’éducation de ses personnes, c’est donc pourquoi le gouvernement est utile dans des cas comme celui-ci. En augmentant les frais de scolarité de tous les programmes, le gouvernement encourage ainsi les étudiants à suivre un choix de carrière lucratif, selon moi complètement indépendant de la question des externalités positives (certains pourraient même argumenter que la corrélation est négative, i.e. les programmes menant vers des carrières lucratives, par exemple la finance ou la comptabilité, ont les externalités les plus basses sur la société).

Encore plus important, le marché du crédit aux étudiants n’est clairement pas optimal. Premièrement, lorsque je parle d’étudiants « riches » au sens où le gouvernement l’entend, je parle d’étudiants dont les parents sont riches. Il y a là un problème temporel que je crois important. Le calcul des prêts et bourses du Québec pour les étudiants au baccalauréat (ici je me base sur l’expérience personnelle) se base sur le salaire des parents puisque pour le gouvernement, la ligne est parfaitement claire : Les parents doivent payer pour un baccalauréat mais, pour la maîtrise, c’est alors à l’étudiant de payer. Une petite anecdote personnelle permettra de mieux saisir mon point de vue. Après mon baccalauréat, j’ai décidé d’appliquer à la maîtrise dans plusieurs établissements. J’ai été extrêmement heureux lorsque j’ai reçu mon admission à la prestigieuse London School of Economics. Évidemment, la réputation de l’établissement leur permet de demander des frais de scolarité élevé (environ 30 000$ pour une maîtrise d’un an). Je croyais que ceci serait un « investissement ». Cependant, aucune institution financière n’a voulu m’accorder un prêt. Mon point ici est que, même si j’étais convaincu de la rentabilité de mon projet, il m’était impossible d’avoir un prêt. Le programme de prêts et bourses n’aurait certainement pas pu couvrir les frais de scolarité (je ne parle même pas du coût de la vie). Ma dernière option était mes parents, qui auraient été heureux de participer à mon projet, mais c’est ici le cœur de mon argument : Le principe d’égalité des chances est complètement bafoué si l'on se base sur le salaire des parents pour prendre ses décisions. Le marché du crédit qui devrait permettre une égalité n’est malheureusement pas efficace. Ceci ne doit pas être prit pour autre chose qu’il est : une anecdote. Mais n’est reste pas moins que ceci démontre l’inefficience du marché du crédit, et que penser que tous les étudiants qui veulent vraiment obtenir une éducation ont accès à un prêt est une fabulation que les partisans de la hausse des frais de scolarité semblent apprécier.

Je ne crois pas que tous les étudiants doivent payer eux-même leurs études, mais je crois qu’ils pourraient faire leur propre choix, et ne pas être contraint par un gouvernement qui tente de décider pour eux. L’augmentation des frais de scolarité aura pour conséquence de diminuer les avantages de ce choix, peut-être même le détruire totalement. Les étudiants qui voudront encore payer pour leurs études devront travailler d’avantage, diminuant les probabilités de réussite scolaire, donc créant un équilibre où moins de jeunes décideront de payer pour leurs études. L’idée selon laquelle une augmentation des frais de scolarité amènera à une société où les étudiants valorise plus leur éducation (car elle est plus chère) est donc selon moi complètement fausse et risque de mener vers l’inverse.

J’ai présenté ici une partie de mon point de vue sur le débat entourant la hausse des frais de scolarité. J’ai argumenté que l’éducation n’est certainement pas un marché parfait, et que ces imperfections rendaient les arguments économiques classiques pour la hausses des frais de scolarité totalement impertinents. Je ne suis pas contre une hausse à priori, mais jusqu’à ce que le gouvernement ne donne pas une argumentation plus profonde, plus visionnaire et moins biaisée, je continuerais de promouvoir le statu quo, imparfait, mais selon moi supérieur à cette hausse drastique des frais de scolarité.

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